« Tes paupières sont lourdes, Léa… à trois, tu vas entrer dans un état de relaxation totale… »
La voix était lente, posée, presque solennelle. Au bout du fil, c’était un habitué. Un type d’une gentillesse absolue, respectueux, poli, mais habité par une passion dévorante : l’hypnose conversationnelle. Chaque semaine, il reprenait son forfait avec la ferme intention de faire basculer mon esprit dans une transe magnétique.
Le problème ? Ça n’a jamais fonctionné. Pas l’ombre d’un bâillement.
Pendant des mois, je restais assise sur mon canapé à l’écouter compter de un à dix avec un sérieux d’ecclésiastique pendant que je regardais distraitement par la fenêtre. Je l’aimais bien, alors je le laissais tenter ses protocoles sans jamais casser son délire.
Puis, un soir, j’ai voulu lui faire un cadeau. Après une longue tirade où il essayait d’ancrer une suggestion, il me lance sur un ton quasi mystique :
« Maintenant, répète après moi : Mon esprit s’abandonne complètement au son de ta voix. »
J’ai voulu jouer le jeu. J’ai pris ma voix la plus vaporeuse, le ton le plus docile possible pour lui offrir sa petite victoire. Sauf que mon naturel a fourché :
« Mon esprit… attend le livreur de sushis en écoutant ta voix. »
Un silence sidéral.
Je me suis rendu compte de ma bêtise dans la seconde, la main plaquée sur la bouche. Lui est resté figé, complètement désarçonné. Le maître de l’illusion venait de se prendre un plateau de makis imaginaire en pleine face.
« Attends… Léa ? Tu ne dors pas du tout, là ?
-Euh… si, presque ! C’est la transe de la faim, je crois… »
Il y a eu deux secondes de flottement, puis il a explosé de rire. Un rire franc, sonore, qui a balayé des mois de concentration austère et de pendules invisibles. Il a bien fallu se rendre à l’évidence : sa technique n’avait jamais pris, pas même une seconde.
On a fini l’appel à parler resto japonais et ratés du quotidien. Comme quoi, même quand les sortilèges tombent à l’eau, il reste toujours la complicité.


