« Léa… est-ce que tu as des œufs chez toi ? »
Quand on décroche sur une ligne comme la mienne, on s’attend à tout. Au cuir, aux talons, aux scénarios de soumission ou aux fantasmes classiques. Mais un mardi après-midi, un homme à la voix timide et polie m’a posé cette question avec l’hésitation de quelqu’un qui avoue un crime d’État.
« Des œufs ? Oui, dans mon frigo. Pourquoi ?
-Est-ce que tu accepterais d’en casser un… et d’écraser la coquille lentement près du micro ? »
Aucune vulgarité, aucune demande déplacée. Juste un besoin viscéral, presque poétique, d’entendre ce bruit bien précis. Le craquement sec et cristallin du calcaire qui cède sous la pression.
Je me suis levée, j’ai traversé ma cuisine avec le combiné coincé entre l’épaule et l’oreille, et j’ai sorti une boîte de six. Pendant dix minutes, je me suis retrouvée à faire une omelette improvisée en direct live, le téléphone au plus près du plan de travail.
Crac.
Au bout du fil, un soupir d’extase absolu. Pas un râle grossier, non : un vrai soupir de soulagement, le même qu’on pousse en s’asseyant après dix heures de marche.
« Plus lentement, s’il te plaît… fais-les craquer entre tes doigts. »
J’ai écrasé les débris méthodiquement, grain par grain, coquille par coquille. C’était surréaliste. Pendant qu’il profitait de son ASMR gastronomique à plusieurs euros la minute, moi, je regardais mes trois jaunes d’œufs orphelins dans un bol en me demandant ce que j’allais bien pouvoir en faire pour le dîner.
On a fini par rigoler ensemble quand je lui ai demandé si le bruit des coquilles de noisettes lui faisait le même effet. Il a répondu très sérieusement : « Non, la noisette, c’est trop sourd. L’œuf, c’est net. »
L’imagination humaine est un territoire infini. Il n’y a pas de plaisir honteux tant qu’il ne blesse personne même si ce jour-là, l’omelette du soir avait un arrière-goût de confidences insolites.


