« Dites donc mademoiselle, j’ai trouvé un papier avec votre prénom et ce numéro sur la table de nuit de mon fils… C’est quoi cette histoire ? »
La voix est sèche, un peu bourrue, le ton accusateur d’un patriarche venu demander des comptes à un mauvais payeur. Dans les premières secondes, on imagine un père de famille affolé par les fréquentations de son adolescent. Sauf que le fiston en question a trente-six ans, un travail, un crédit immo et toutes ses dents.
Pour débarrasser la chambre d’amis après le week-end, le père n’a pas pu s’empêcher de jouer les inspecteurs de police. Il est tombé sur le Post-it : « Léa » avec dix chiffres en dessous. Croyant flairer une combine douteuse ou une fréquentation mystérieuse, il a décidé d’élucider le mystère lui-même.
« Vous êtes sa copine secrète ou quoi ? Il refuse de m’en parler, alors j’ai pris le taureau par les cornes.
– Non monsieur, dis-je avec mon timbre le plus soyeux et tranquille. Votre fils est un grand garçon, et ce numéro, c’est une ligne de conversation pour adultes. »
Silence de plomb à l’autre bout. Le genre de blanc où l’on entend presque les rouages tourner à toute allure dans son crâne. Il s’attendait à tomber sur une voisine, une banquière ou une agence de recouvrement, et il se retrouve en plein milieu d’un salon intime payé à la minute.
« Ah. Ah bon ?
-Exactement. Alors si vous voulez que je vous passe les détails de nos petites discussions… »
C’est là que la bascule opère. La voix sentencieuse du père de famille s’ébrèche. Il s’éclaircit la gorge deux fois, un peu maladroitement. L’enquêteur du dimanche s’évapore pour laisser place à un homme soudain très curieux.
« Non… enfin, pas besoin de rentrer dans les détails de ce qu’il vous raconte, le gamin… Mais… vous dites que c’est une ligne pour parler ? – De tout ce que vous voulez. De vos journées, de vos envies, ou juste pour avoir une présence douce. »
Nouveau soupir, beaucoup plus feutré cette fois. Le ton est descendu d’un octave.
« Remarquez… maintenant que je vous ai au bout du fil, et vu que mon épouse est partie au club de bridge pour l’après-midi… vous n’avez pas l’air si terrible. Qu’est-ce qu’un garçon de son âge peut bien trouver à vous raconter que son vieux père n’aurait pas le droit d’entendre ? »
L’interrogatoire s’est transformé en un quart d’heure de confidence complice. Le père s’est piqué au jeu avec une gourmandise d’écolier pris en faute, oubliant totalement le fiston pour savourer ce tête-à-tête clandestin improvisé.
Avant de raccrocher à la hâte avant le retour de sa femme, il a lâché dans un éclat de rire coupable :
« Bon, finalement, je vais remettre le papier exactement où je l’ai trouvé sur sa table de nuit. Faut pas que le petit sache que son père a de meilleures conversations que lui. »


