le fan nostalgique des années 80 au bout du fil

« Attention Léa, intro au synthé… Tu as cinq secondes, pas une de plus. »

À peine le temps de décrocher et de glisser mon habituel « Allô ? » feutré qu’un son nasillard grésille déjà dans l’écouteur. Un beat électronique saccadé, manifestement collé contre le combiné via les haut-parleurs d’une vieille chaîne hi-fi.

« Alors ?

— Enola Gay d’Orchestral Manoeuvres in the Dark !

— Bravo ! Dix points pour Gryffondor ! Enfin… dix points pour Léa. Allez, deuxième manche, monte le son. »

Voilà comment une ligne censée murmurer des confidences intimes s’est transformée en studio d’enregistrement pour un blind-test vintage à la minute. Au bout du fil, un mordu absolu des années 80 et du tout début des années 90, coincé dans une époque où les permanentes régnaient en maître, où les jeans délavés faisaient la loi et où la pop se jouait sur des Yamaha DX7.

Le jukebox clandestin

Pas d’allusions lourdes, pas d’ambiguïté. Son kif suprême, c’était de tester mes réflexes musicaux. Il avait préparé sa playlist sur cassettes ou vieux vinyles et jubilait à chaque seconde d’hésitation.

« Écoute bien la ligne de basse là… C’est pas du bête disco, c’est de l’artisanat. Dis-moi que tu reconnais le solo de saxophone ?

— George Michael, Careless Whisper ?

— Trop facile, je t’ai fait un cadeau. Maintenant, on passe aux choses sérieuses : face B d’un 45 tours de 1984, groupe britannique méconnu… »

Quand je calais — ce qui finissait forcément par arriver face à une encyclopédie vivante —, il ne cachait pas sa fierté d’érudit : « Ah ! Je t’ai eue ! C’était Talk Talk, mais la version longue espagnole. Tu perds la main, mademoiselle ! »

La cafétéria AB Productions et la fraîcheur d’antan

Mais le grand jeu ne s’arrêtait pas aux tubes de la new wave ou aux génériques de dessins animés. Très vite, ses digressions ont dérivé vers son autre temple de la nostalgie : l’univers des sitcoms AB Productions.

« Attends, Léa, reconnais-moi ça : “Pour l’amour d’un garçon… qui avait des yeux si clairs…”

— Hélène et les Garçons ! Facile !

— Et la voix nasillarde avec les couettes dans Premiers Baisers ?

— Annette et son amour impossible pour Monsieur Girard ! »

Là, il partait dans un éclat de rire franc, avant de soupirer avec une tendresse presque enfantine. Entre deux anecdotes sur le garage des répétitions de Cricri d’amour et la cafétéria où tout le monde buvait des jus de fruits dans des verres colorés, il m’expliquait ce qui le fascinait tant dans ces feuilletons :

« Il y avait une simplicité, une candeur qu’on ne retrouve plus nulle part aujourd’hui. Les intrigues tenaient sur un ticket de métro, c’était léger, bon enfant. Et surtout, regarde les filles de l’époque : Hélène, Justine, Bénédicte… Elles étaient sublimes, mais d’une beauté vraie, sans filtre, sans chirurgie, sans contouring outrancier. Un pull un peu large, un jean taille haute, un sourire timide et une mèche derrière l’oreille. C’était naturel, frais, sans cette obsession du faux qu’on voit partout maintenant. »

Une machine à remonter le temps

Entre deux refrains de Jean-Pierre Mader, de Desireless ou des génériques de Bernard Minet, il m’avouait pourquoi il dépensait ses forfaits à me faire deviner des couplets et commenter des scènes de cafétéria en carton-pâte :

« Tu sais, mes collègues au bureau n’écoutent que des trucs programmés par ordinateur sans âme, et ils ne jurent que par des séries sombres où tout le monde s’entretue. Si je leur parle d’un solo de batterie de Phil Collins ou des couettes d’Annette, ils me regardent comme si je débarquais d’une autre planète. Ma femme en a ras-le-bol d’entendre mes vinyles tourner le dimanche matin. Avec toi, au moins, je remonte le temps. Tu joues le jeu, on rigole, et pendant vingt minutes, j’ai de nouveau dix-huit ans avec ma veste en jean trop grande et mon baladeur à la ceinture. »

Il y avait quelque chose de profondément rafraîchissant dans ce décalage total : une hôtesse payée au tarif d’une ligne d’écoute intime, transformée en animatrice de radio libre et en copilote d’un voyage nostalgique à l’époque du Club Dorothée.

Au moment où le bip d’avertissement de fin de forfait a retenti, il n’a même pas cherché à conclure sur une note charmeuse. Il a juste accéléré le tempo, hilare :

« Bon, le chrono tourne ! Vite, dernière devinette pour la route : “Toute première fois…” ?

— Jeanne Mas !

— Gagné. Tu as sauvé ton honneur, Léa. À la semaine prochaine, révise tes génériques de sitcoms ! »

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