L’homme qui se transformait en objets du quotidien

« Imagine que je suis un vieux journal posé sur ta table basse. Tu ferais quoi de moi, Léa ? »

Sur une ligne comme la mienne, on s’attend aux classiques : les tenues en dentelle, les scénarios d’infirmières, les fantasmes de bureau. Et puis, il y a ces appels lunaires qui te prennent totalement par surprise.

Ce client-là avait une fixette bien précise : la réincarnation instantanée en objet du quotidien.

Pas un prince charmant, pas une bête sauvage, non. Un objet inanimé, banal, souvent usé jusqu’à la corde. Le tout, c’était d’explorer la passivité la plus totale. Il voulait être utilisé, manipulé, parfois maltraité par mon personnage, sans avoir son mot à dire.

« Alors, ton journal… je le feuillette d’un œil distrait en buvant mon thé, je réponds en jouant le jeu. Et puis je vois une grosse tache de café sur la table, alors je t’arrache une page pour essuyer.

– Oui… et après ? me souffle-t-il, la voix déjà tremblante d’excitation.

– Après, je te froisse en boule bien serrée, et je te jette dans le panier sous l’évier. »

Au bout du fil, un soupir d’extase presque coupable.

Le quart d’heure suivant a été un inventaire à la Prévert version bricolage et ménage de printemps. Au fil de la conversation, il est devenu :

  • Un paillasson en fibre de coco : pour que je m’essuie les bottes pleines de terre dessus après une averse, sans aucun ménagement.
  • Un vieux balai de paille : remisé au fond d’un placard sombre, sorti uniquement pour racler les toiles d’araignées au plafond de la grange.
  • Une éponge usée : essorée jusqu’à la dernière goutte, laissée à sécher sur le rebord de l’évier.

L’exercice demande une sacrée gymnastique d’improvisation. Il faut doser entre l’indifférence cruelle de la maîtresse de maison qui fait ses corvées et l’attention minutieuse portée aux détails sensoriels : le bruit du papier qui se déchire, la texture râpeuse des poils du balai, la poussière qui vole.

Pour lui, c’était le lâcher-prise absolu : se délester totalement de son enveloppe d’homme, de ses responsabilités, de son ego, pour ne plus être qu’une matière inerte soumise à ma volonté.

Avant de raccrocher, redevenu un humain poli d’une quarantaine d’années, il m’a remerciée avec une douceur presque timide. Le quotidien avait repris ses droits, mais pendant vingt minutes, il avait été le torchon le plus comblé de France.

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