« Tu peux compter jusqu’à cent ? » C’est tout ce qu’il m’a dit. Pas bonjour, pas de mise en contexte. J’ai cru à une blague, ou à un mauvais numéro. J’ai répondu « pardon ? », pensant qu’il allait s’expliquer. Il a juste répété, un peu plus lentement, comme si j’étais celle qui n’avait pas compris quelque chose d’évident.
Un, deux, trois
J’ai compté. Franchement, je ne voyais pas ce que je risquais. Un, deux, trois, quatre. Silence total en face, pas un mot, pas un souffle. J’ai continué jusqu’à trente en me demandant sérieusement si la ligne n’avait pas coupé. Puis j’ai entendu un petit « merci » à peine audible, presque pour lui-même, comme s’il ne s’adressait plus vraiment à moi.
Je suis allée jusqu’à cent. Il a raccroché deux secondes après le dernier chiffre, sans un mot de plus.
Ce que j’ai compris après coup
Il a rappelé la semaine suivante. Même demande, même ton. Cette fois j’ai osé poser la question avant de commencer : « Ça te détend, ou ça t’occupe l’esprit ? » Il a mis un moment à répondre, puis : « Les deux. Une voix qui compte, ça ne me demande rien. »
Ça m’a arrêtée sur le coup. On a souvent l’idée que les gens appellent pour parler, pour raconter, pour qu’on les écoute. Lui voulait l’inverse : une présence qui ne pose aucune question, ne demande aucun effort, ne s’arrête sur rien de gênant à formuler. Juste des chiffres, dans l’ordre, jusqu’à cent.
La fois où j’ai testé une variante
La troisième fois, j’ai tenté un truc : j’ai compté en accélérant, puis en ralentissant exagérément sur certains chiffres, façon suspense. Silence, puis un vrai rire, franc, le premier que j’entendais de lui. « Non, régulier, s’il te plaît. » Message reçu : il ne cherchait pas du spectacle, il cherchait exactement ce qu’il avait demandé la première fois. J’ai arrêté de vouloir améliorer ce qui n’avait pas besoin de l’être.
C’est une leçon que je retiens plus généralement : on n’a pas toujours à en faire plus. Parfois, faire exactement ce qu’on te demande, sans y ajouter de fioritures, c’est déjà tout ce qu’il fallait.
Ce qu’il en reste
Je ne sais toujours pas ce qui se passe dans sa tête pendant ces cent chiffres, et je ne lui ai plus jamais redemandé. Il appelle encore, de temps en temps, toujours pour la même chose. Je compte, il remercie à peine, il raccroche. Trois minutes, montre en main.
Ça n’a l’air de rien, raconté comme ça. Mais c’est un des échanges les plus simples et les plus sincères qu’il m’arrive d’avoir : pas besoin de compliquer les choses pour se sentir un peu mieux. Un peu comme cet homme qui parle à sa plante tous les midis, au fond.


